Ce récit n'est qu'une pure fiction et ne saurait constituer une apologie de la guerre mais plutôt sa connerie... car cela aurait pu arriver
si...
Nuit de Noël dans le Sud saharien.
Zone interdite limitrophe du Maroc et de passage des convois rebelles porteurs d’armes et de munitions. Station de pompage d’eau pour le compte de l’armée de l’air à 40 km de toute présence
militaire. Une vingtaine d’hommes et un lieutenant pour gardiens. Ravitaillement une fois par semaine par avion JU52. En liaison radio régulière avec le QG.
La soirée avait été arrosée… un peu !
Le lieutenant s’était levé d’un bond devant la table du mess. Tous avaient entendu les coups de feu de la sentinelle en vigie sur le toit du poste.
« Tous au râtelier non de dieu ! »
Ce fut la ruée vers le râtelier ou chacun prit vivement son arme.
Les fellagas étaient là… comme pour chaque fête.
Depuis que des désertions avaient eu lieu dans une section isolée de la compagnie, les armes étaient enchaînées au râtelier. Une simple chaîne passait dans les pontets des armes. Pas de cadenas comme dans une armurerie. Les armes étaient stockées au vu de tous, mais plus jamais accrochées aux têtes de lit, chargeur sous le polochon.
Les coups de feu avaient cessé brusquement.
On ne tirait pas sur le poste !
L’adjoint du chef de poste était sur le toit vers la sentinelle et demandait des explications.
« Sur quoi as-tu tiré ?
- j’ai vu des ombres
- Des chacals oui ! tu te fous de nous ?
- Je t’assure j’ai eu peur et j’ai tiré !
- Et le projecteur ? As-tu éclairé ?
- Ben non, j’avais peur de servir de cible. J’ai tiré. C’est la consigne. »
Effectivement, il avait raison. Mieux vaut une fausse alerte que de se laisser surprendre.
En fait, le poste était assez bien défendu par un réseau de barbelés et ensuite des murs en pierre sèche avec des entrées en chicanes. Les murs du poste étaient eux-mêmes en béton armé. Des sacs de sable étaient empilés tout autour du toit plat. La seconde sentinelle en faction sur le toit des groupes électrogène qui disposait également d’un projecteur longue portée, n’avait rien vu et était restée silencieuse. Elle n’avait pas allumé non plus son projecteur. La trouille !
On n’avait jamais tiré sur le poste.
Il fallait relever l’homme de faction devenu nerveux et l’adjoint redescendit du toit pour envoyer un remplaçant. En principe, la relève se faisait toutes les deux heures. Celle-ci aurait lieu un
peu plus tôt. Le repas musulman était au chaud à la cuisine.
Dans la chambrée régnait l’agitation ! Une partie de l’effectif avait quitté le short et passé la tenue de combat. Tous faisaient cercle autour du lieutenant qui donnait des consignes pour une patrouille de nuit. On glissa les chargeurs dans les armes. Des grenades offensives gonflèrent les poches des treillis. Le lieutenant se retrouva cependant avec des hommes réticents, car la mission leur paraissait illogique. Les musulmans comme à l’habitude en patrouille de nuit avaient été écartés. D'ailleurs, Ils n’étaient pas dotés d’armes automatiques. Simple précaution.
Le chef de poste se tourna vers son adjoint : « Vous attendez notre retour avec le reste de l’effectif !
- Vous partez de quel côté mon lieutenant ?
- Je pars c’est tout. N’allumez pas les projecteurs.
- Jusqu’où comptez-vous aller ? Il me faudrait vos coordonnées en cas de pépin.
- Dans une heure, nous serons de retour !»
Pas d’autres précisions ! Habituellement chaque patrouille donnait avant son départ un secteur sur une carte qui était communiqué ensuite au QG à 80 km du poste. Au retour un rapport au QG suivait. Probablement, le lieutenant, pied-noir marocain voulait faire la guerre à sa façon.
Le petit groupe prit la direction de la sortie sud et re-goupilla la grenade qui servait d’alarme de nuit dans le passage des barbelés avec un fil piège tendu, attaché à la goupille. Pas trop dangereux, mais bruyant à réveiller une sentinelle somnolente.
L’attente allait commencer.
L’adjoint mit le reste des hommes en alerte et chacun dut attendre harnaché prêt à partir pour porter un secours éventuel. Il monta à nouveau sur le toit du poste et enleva la housse du mortier
de 80 mm et prépara des obus éclairants. Il réalisa que ses connaissances en balistiques étaient sommaires et il faudrait tirer au jugé au cas où. Il décapuchonna le F.M. 24/29 et engagea
un chargeur. L’inquiétude le rongeait et avait le pressentiment d’une faute de son supérieur.
Et si c’était une feinte, un piège tendu à la patrouille et au poste dégarni de près la moitié de son effectif ? Tout à coup, il réalisa que le groupe dans sa précipitation n’avait même pas pris de fusées éclairantes. Plus grave encore il n’avait pas été convenu d’un mot de passe pour le retour ! On aviserait.
Depuis un moment le groupe de neuf hommes avait franchi les barbelés et marchait le plus silencieusement possible en direction du terrain d’aviation où chaque semaine se posait le JU 52 avec vivres et courrier. En fin du mois, la solde arrivait aussi.
Ici peu de dépenses à part le « foyer » qui servait bière et jus de fruits. Celui qui perdait au poker ou au 421 payait la tournée. Les plus habiles jouaient au ping-pong les perdants, avaient droit au même tarif.
Comme il s’agissait d’une station de pompage de l’armée de l’air ; l’armée de terre assurait la sécurité en gardant le poste et en effectuant des patrouilles à pied de nuit avec un maître-chien. le jour, la surveillance était assurée avec deux GMC en sillonnant les pistes alentour avec risques et périls, car les caravanes des rebelles laissaient au passage des cadeaux explosifs sous forme de mines de fabrication artisanale. Il n’y avait jamais eu d’affrontement direct. Pour beaucoup le baptême du feu n’avait jamais en lieu.
Contrôler le terrain d’atterrissage était une priorité, car on ne pouvait prendre le risque de voir un avion exploser sur une mine. Tous les matins au lever du jour le sous-chef de poste partait avec un chauffeur avec son GMC déminer cette putain de piste. L’opération consistait à rouler en aller et retour sur toute la largeur de la piste. Si le camion ne sautait pas… la piste était propre. C’était le déminage à l’américaine combiné au fatalisme arabe. Inch Allah !
Le chauffeur semblait prendre une certaine délectation à rouler à tombeau ouvert.
On s’enfonce dans la nuit pas trop rassurés…
Les hommes de la patrouille dessoulaient gentiment de leur réveillon de Noël en marchant sous le ciel étoilé. Ils n’avaient pas compris la décision du lieutenant pour cette sortie inopinée
surtout en nuit de pleine lune. Pour des yeux accoutumés à l’obscurité lire un journal était possible donc voir ce qui bouge aussi.
Que le maître-chien soit là avec son animal était une garantie. Un magnifique berger allemand entraîné et n’obéissant qu’à son dresseur. Au mépris des règles de sécurité, l’officier marchait en tête avec sa Mat 49 à la hanche.
Rien ne bougeait, les chacals s’étaient enfuis dès les premiers coups de feu.
Les hommes toujours silencieux passèrent à côté des extincteurs laissés en bord de piste vers des bouquets d’acacias. Le chien se mit à gronder et en même temps on entendit le bruit de percussion
d’une grenade. Quelqu’un cria : « grenade ! » Le lieutenant lâcha une rafale au jugé sur une ombre. La grenade mal ajustée roula sur le sable. Le lanceur avait été
touché.
Instinctivement les hommes s’étaient jetés au pied d’un bouquet d’acacias. Le projectile explosa dans une lumière aveuglante et projeta dans toutes les directions ses éclats meurtriers. Une sale grenade défensive quadrillée. Les éclats tapèrent avec un bruit mat dans les branches des acacias qui cisaillées net tombèrent. Le chien était touché et gémissait.
Sur le toit du poste, on suivait l’événement à la jumelle
La sentinelle alluma le projecteur en pointant sur la déflagration.
- Le con, il va nous faire repérer ! souffla un homme à terre.
Dans le faisceau, ils virent un rebelle qui s’apprêtait à lancer une seconde grenade. Il fut fauché par un tir de Mat 49 avant d’avoir fini son geste. La grenade explosa sous lui.
Le projecteur du poste s’éteignit. La sentinelle et l’adjoint étaient aux aguets, mais maintenant aveuglés pour un moment.
Le lieutenant gueula un ordre :
- Nettoyage nom de dieu ! Tous ensemble !
Il y eut une série d’explosions lumineuses de sept grenades offensives. On ne risquait pas de trouver les gars d’en face tout à fait entiers.
Silence de mort.
On était en pleine guerre… ils étaient complètement dessoulés.
Le lieutenant fit l’appel des hommes le nez dans le sable. Un seul ne répondait pas ! Une voix dit :
- Chef il a chié dans ses treillis, ça pue ! Il a rien !
- Aux résultats ! Lamouthe et Lapeuge allez !
- OK on y va !
Les deux hommes se levèrent et avancèrent d’une vingtaine de mètres vers le lieu des impacts. Ils voyaient suffisamment clair dans la nuit pour distinguer des masses sombres au sol. Le sable buvait le sang. Deux corps seulement dans leurs djellabas.
- Chef c’est de la bouillie !
- OK on arrive.
Il fallait récupérer les armes. On laisserait les morts aux chacals qui feraient le nettoyage après
le retour au poste.
Il fallait continuer la mission…
Le maître-chien examina son compagnon qui leur avait sauvé la vie et lui fit un pansement à l’oreille droite. Un méchant éclat l’avait fendue en deux ; pas
trop grave.
La patrouille reprit sa progression le long du terrain d’aviation. Celui qui avait « chié dans son froc » l’avait enlevé et s’était essuyé les fesses avec du sable.
Il continuait honteux en caleçon US kaki.
Le chien gronda à nouveau et sous la pleine lune, on pouvait distinguer un dromadaire attaché à un groupe d’acacias. La bête était bâtée et entravée. Les rebelles étaient venus pour un sabotage et avaient été dérangés par la patrouille. Au vu du chargement, l’objectif était de poser des mines sur la piste d’aviation et sur son accès.
Trois caisses en bois sûrement remplies de dynamite avec clous, boulons et ferraille coupée.
À l’ouverture des caisses, on trouverait la signature du fournisseur comme à chaque déminage « Usine de Titemelile Maroc » sur du papier huilé. La caravane provenait de là comme toutes les autres. Le lieutenant jubilait intérieurement ; sa sortie aventureuse se soldait par deux ennemis éliminés et la prise d’un chargement d’explosifs.
Au poste on attendait sur le pied de guerre…
L’adjoint au chef de poste ne savait que faire. Allumer encore le projecteur c’était le risque de prendre la patrouille en plein faisceau. Les coordonnées des
explosions avaient été estimées, mais comment appuyer avec le mortier ? Qui avait le dessus ? Seule la lune pouvait répondre.
Attendre et défendre le poste contre une attaque surprise.
On devait rentrer au poste…
Un homme de la patrouille désentrava l’animal et le prit par la bride. Une belle prise. L’animal serait confié aux harkis du commando de chasse de la compagnie.
Les explosifs serviraient à la destruction de mines que l’on ne manquerait pas de trouver lors d’une prochaine sortie avec les deux véhicules GMC du poste.
Être sur ses gardes avec les yeux bien ouverts telle était la consigne. Une simple trace de sandale indiquait un passage et un cadeau enfoui sous la piste, destiné à détruire un véhicule. Passer avec armes et munitions et retarder les poursuites tel était le but des rebelles. Éviter les accrochages aussi, sauf cette nuit « pas de chance ». Inch Allah.
En repassant vers les deux corps sans vie le lieutenant décida de les ramasser et de leur donner une sépulture. Il existait un cimetière musulman de caravaniers non loin du poste. Leurs coreligionnaires s’en chargeraient. Et puis il faudrait aussi chercher des papiers ou des indices sur eux. Fouiller les poches. On chargea les dépouilles enveloppées dans leurs djellabas sur le dromadaire. L’homme en caleçon US ramassa son treillis souillé, demain il laverait sa trouille !
En cette nuit de Noël, le dromadaire avait soif…
La bête sentit l’eau contenue dans un bac du poste entre les murs de protection et les barbelés de défense. Elle tira brusquement sur sa bride qui glissa de la
main du conducteur d’occasion. L’animal partit au galop droit vers les barbelés à cent mètres de là. Le lieutenant se mit à gueuler :
- Arrêtez-le, bande de cons, il va se tirer
- Trop tard mon lieutenant.
- C’est ça ! ils vont le prendre pour une attaque. Non de dieu ça va péter ! Au sol vite
Sur le toit du poste, on s’inquiétait…
L’adjoint qui scrutait la nuit avec ses jumelles vit arriver au galop le dromadaire avec son chargement et des formes sur son dos. Posément il mit le FM en position de tir et lâcha une rafale qui
fit gicler le sable à côté. Rien, la bête affolée par l’odeur de l’eau arrivait au contact des barbelés. Elle était capable de sauter par-dessus avec l’élan. La seconde rafale fit mouche l’animal
sembla chanceler puis explosa dans un feu d’artifice géant. Les balles venaient de toucher les détonateurs. Trente kilos de dynamite qui éparpillèrent chair et viscères alentour.
Pour une nuit de Noël, c’était une belle nuit. On ramasserait les morceaux au petit jour. Enfin ce que les chacals laisseraient. « Pas de chance » Inch Allah.
Il n’était pas tout à fait minuit…
La patrouille rentra épuisée. On ne lui demanda pas le mot de passe, car elle n’en avait pas.
Au passage du barbelé, la sentinelle braqua le projecteur un peu à côté pour voir, et seul un bidasse « gaulois » pouvait rentrer en caleçon US kaki.
Le lieutenant leur paya à tous une bière, tout juste sortie du frigo.
Lendemain de cuite…
Le chauffeur de service lança son GMC pour le déminage quotidien de la piste des JU 52, le sous-chef de poste à côté de lui.
Ils firent deux fois, trois fois, l’aller et retour des trois kilomètres de piste et au quatrième passage, ils se firent une mine de dix kilos sous la roue avant droite. Plus de capot ni de garde-boue (?) et encore moins de roue. Le GMC fit une embardée et éjecta le chef de bord qui roula sur la piste. Il se retrouva contusionné et sourd, les dents de devant cassées.
Le chauffeur derrière son volant riait nerveusement en secouant son volant. Il soliloquait :
- Déminage à l’américaine ! Déminage à l’américaine ! tu parles d’une connerie !
L’oncle Sam devait bien rigoler !
La sentinelle de jour sur le toit cria :
- Chef on à trouvé la quatrième mine !
Ce fut un beau Noël ! Oui, vraiment un beau noël avec feu d’artifice !